Mon quatrième roman avance au rythme désiré. Bonne nouvelle.
Bien que celui-ci soit le théâtre d'une synthèse des modes narratifs développés dans La canicule des pauvres (rythme, sensualité, hétéphénoménologie), le roman 2 (littérarité, unicité narrative, symbolique) et le roman 3 (fragmentation, narration mnésique, intégration d'images poétiques, syntaxe abrégée), j'en viens à questionner aujourd'hui l'architecture générale du projet. L'origine de cette remise en question : 2666 de Roberto Bolaño.
Initialement, je prévoyais construire le roman 4 par stratifications. Chaque personnage aurait droit à une cinquantaine de pages, une narration composée de brefs chapitres et fragments couvrant une période d'un an. Après considérations des contraintes de cette structure, mon choix s'arrêta sur une organisation narrative inspirée du foisonnement de La Canicule afin d'insuffler une rythmique dynamique à l'ensemble. Mais aujourd'hui, alors que je gruge des heures de sommeil à découvrir les cinq «livres» de 2666, je reviens à mes premières interrogations, alimenté par une tentation nouvelle : éclater l'architecture, construire de manière rotative et ouverte, un peu de cette manière :
L'enjeu larvé derrière cette question porte sur l'éventuelle accessibilité du livre. Bien que 2666 soit une oeuvre de génie, je ne conseillerais à priori ce roman qu'à des critiques, des théoriciens, des écrivains ou des lecteurs voraces.
Au moment où j'ai conceptualisé, puis rédigé La Canicule des pauvres, j'ai tenté de construire un roman fidèle à mes origines, à mon milieu de vie premier, ainsi qu'à mon éthique de création. La réflexion sur ma posture n'était pas aussi riche qu'elle l'est depuis ma maîtrise en création littéraire; en clair, je cherchais à définir un projet littéraire qui saurait animer tant un petit lecteur (quelqu'un qui lit un ou deux livres par année, par plaisir, essentiellement) qu'un lecteur chevronné, bardé de diplômes. De cette manière, La Canicule se veut un jeu d'équilibre entre immédiateté, actions, image et sensation intégrées dans une structure complexe, étayé par un sens du détail néonaturaliste, fondé sur une multiplicité d'expérimentations narratives.
Le problème d'un livre voulant joindre un spectre si large risque de rater chacun de ses objectifs - j'en suis pleinement conscient. Avec 2666 sur ma table de chevet, j'en viens à me demander si Bolaño s'est questionné sur le sujet, bien qu'à première vue, j'aurais tendance à croire que non. Il s'en est royalement foutu, parfaitement conscient que ce roman allait être son dernier.
Étant issu d'un milieu périphérique à la culture et au savoir (famille de banlieue de classe moyenne, parents intelligents mais sans scolarité particulière, formation scolaire personnelle à l'école publique, cheminement sans guide vers la littérature jusqu'à l'âge de 21 ans), j'ai tendance à prendre en compte la nature des milieux qui ont contribué à la formation de mon identité première; je ne tiens pas à m'aliéner ces gens qui m'abreuvent en témoignages et contribuent à l'élaboration de mes personnages. Bien que le roman 3 (le roman écrit dans le cadre de ma maîtrise en création) entre probablement dans la catégorie des lectures «difficiles», il demeure un exercice dense et concis (qui risque fort d'être incompris par une majorité de lecteurs, mais qui demeure accessible). Pour un projet aussi volumineux que le roman 4 et ses potentielles 1200 pages, je préfère penser au lecteur avec plus de considération pour ses envies, son besoin d'intrigues, de relances; chercher à le séduire pour mieux le surprendre, en quelque sorte.
Jusqu'où dois-je m'intéresser au lecteur dans mon processus créatif? Cette question, elle revient à chaque projet sans jamais trouver de solution (peut-être est-ce un signe que je n'applique aucune recette).
D'un autre côté, comment mes romans seront-ils interprétés par les personnes soucieuses de le faire? À ce titre, je demeure sans réelles attentes. Par ma posture matérialiste assumée, par mon attachement à une écriture factuelle, fichée dans l'action, articulée en phrases brèves, je me situe volontairement à des kilomètres de la littérature française et ses traditions récentes. Bien que le français soit ma langue, je suis Nord Americain, un individu au quotidien plus proche d'un Raymond Carver et d'un Russel Banks que d'un Claude Simon ou d'un George Perec. Je ne suis pas le seul à revendiquer cette américanéité parmi les écrivains québécois; Michael Delisle, Lise Tremblay, Benoit Jutras, Carole David, René Lapierre, P.J. Poirier, entre autres, défendent habilement cette posture. Mais la problématique d'écrire une Amérique dans la «langue de Molière» a le défaut d'avancer sans référents directs; elle n'obéit pas aux critères du roman français tel que la critique française aime le définir. Et sur ce point, quitte à demeurer un auteur confidentiel (ce qui réglerait bon nombre de questions, d'ailleurs), je dis tant pis et tant mieux.
Karen O'leary
Il y a 10 heures










2 intervention(s):
J'ai toujours cru, et c'est une idée très naïve et sans nuance aucune, qu'un écrivain devait se surprendre et donc surprendre ses lecteurs bien avant de penser à son processus créatif...La réflexion sur le processus créatif vient après. Parfois même, ce sont les autres qui réfléchissent à votre place. Le monde est donc bien fait !
Mettons-nous un instant dans la position...du lecteur (inconnue du Kamasoutra, j'ai vérifié), quoi de mieux que de se faire manipuler, de se faire séduire, de se faire emporter...
Sinon, ne fait-on pas de la littérature pour écrivain comme d'autres font de la musique pour musiciens et certains de la cuisine pour cuisinier ?
La dernière partie de ta question est facile à résoudre. Il suffit de présenter à un éditeur français le texte comme une traduction de l'anglais d'un québécois anglophone (et encore!)
Je certifie avoir déjà vu pareil cas de figure,plusieurs fois même, mais donner des noms nous mènerait sur des routes non carrossables...
Michael Kassgel
Sur l'effet de surprise, je suis tout à fait d'accord. J'écris d'abord les livres que je souhaiterais lire (autrement, l'expérience serait vaine).
Étant sur le point d'entreprendre un doctorat en théorie de la création littéraire, la réflexion sur le processus devient une part importante de ma recherche globale.
Quant à la possibilité de berner certains éditeurs français, je favoriserais surtout ce parcours : traduction aux États-Unis, droits achetés par un éditeur français pour traduire la traduction. Je serais mort de rire.
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