N'importe quel éditeur de littérature québécois vous le dira : cette rentrée littéraire est l'une des plus atroces sur le plan médiatique. Il y a d'abord eu, au printemps, la fermeture du journal ICI qui publiait recensions et critiques. Ensuite, ce fut au tour de La Presse d'éliminer son édition du dimanche (dans laquelle était publié, entres autres, le cahier livres). Au départ, La Presse s'était faite rassurante : les critiques littéraires et les entrevues allaient être déplacées le jeudi. Une simple formalité. Malheureusement, la réalité a frappé plus durement. Dans les deux dernières semaines, un seul roman québécois fut critiqué dans La Presse (une critique de Maxime Catellier qui descend, en 250 mots, le dernier titre de Simon Girard).
Le principal problème de cette disparition quasi totale? La Presse était généralement favorable aux nouveaux auteurs. N'importe quel membre de l'intelligentsia littéraire évoquera que tout n'est pas perdu, qu'il reste Le Devoir pour faire ce travail. Bien sûr (et par chance), mais Le Devoir est un journal qui tire à 40 000 copies la fin de semaine; assurément moins que La Presse (j'ignore quel était le tirage de l'édition du dimanche; parions que les chiffres étaient plus élevés). Il y a également la question du lectorat orphelin. Ceux et celles qui lisaient La Presse du dimanche ne lisent pas nécessairement Le Devoir. Plusieurs milliers de lecteurs perdent ainsi une couverture détaillée de la littérature québécoise.
Mais il y a pire : la question d'antériorité. Si La Presse était auparavant le journal qui s'intéressait aux nouveaux auteurs (pensons à Nicolas Dickner, Myriam Beaudoin ou Alain Farah - pour ne nommer que ceux-là), elle initiait l'impulsion de viabilité médiatique d'un auteur ou d'un livre. Si La Presse parlait favorablement d'un titre, les recherchistes de Radio-Canada focalisaient sur l'objet, passaient le livre en critique, invitait l'auteur à défendre sa démarche dans les quelques émissions disponibles; ensuite, le journal Voir récupérait, le ICI suivait une semaine plus tard. Résultat, on parlait du livre ou à tout le moins, de son auteur. Les lecteurs pouvaient arriver devant leur libraire et demander si tel ou tel titre est «aussi bon qu'on le dit». Désormais, la chaîne naturelle suivie depuis des décennies par les responsables des médias est rompue et l'adaptation à un autre modèle n'est pas garantie.
Ces pertes successives de tribunes critiques affaiblissent grandement le statut de littérature québécoise. À ce jour, notre littérature compte son lot de vedettes littéraires, mais ces acteurs médiatisés appartiennent généralement à une autre génération; celle où les dossiers de presse pour un livre de poésie pouvaient compter vingt critiques et entrevues, celle où un roman qui se vendait peu n'écoulait «que» 1500 exemplaires. Quels sont les auteurs médiatisés - ou médiatisables - chez les moins de quarante ans? Dickner, Dompierre? Et chez le moins de trente-cinq ans, y'en a-t-il un seul?
Une littérature québécoise incapable de faire connaître ses nouveaux auteurs dans son propre marché se condamne à un effacement progressif et à la perte définitive du combat contre les redoutables machines éditoriales françaises. Je serais curieux de consulter les statistiques de ventes de littérature québécoise lors des années Duplessis, je serais prêt à parier que les chiffres actuels sont d'une noirceur comparable. Cette fois, par contre, le monstre n'est pas personnifié par un cheuf autoritaire; c'est le marché et son invisible main qui nous font un doigt d'honneur.
Il faudra repenser le modèle médiatique autour des oeuvres littéraires. Il en va de notre santé culturelle.
Post-scriptum : Pour ceux qui verront dans ce billet une certaine rage venant d'un écrivain dont les journaux omettent de parler de son récent livre, je vous prie de regarder un peu plus loin que votre sens du cynisme. Je ne cherche pas à devenir une vedette littéraire; mes livres trouvent leur lectorat à chaque publication. Certes, je me désole que mon éditeur perde des journées au téléphone pour améliorer la situation médiatique de mon/son livre, mais je me désole davantage pour les plus jeunes écrivains qui s'acharnent actuellement sur leur premier manuscrit, ces gens dont la simple pensée de lire leur nom sur une couverture de livre provoque des palpitations; ce sont eux qui risquent de lancer leur travail dans un désert - à moins de faire dans la provocation facile, l'humour simpliste ou le parfaitement convenu. Le sujet larvé de ce billet prend la forme d'une question : aurons-nous la capacité de reconnaître le génie et l'inventivité s'il se présente encore?
La débâcle continue de me tourmenter...
Il y a 2 jours









14 intervention(s):
Mais oui, bien sûr, vous pensez aux jeunes... Quel esprit charitable !
Seulement, votre critique aurait eu davantage de crédibilité si vous l'aviez faite à un autre moment que dix jours après la sortie de votre propre roman, et que vous n'aviez pas fait un tel tapage de votre livre au moyen d'une bande-annonce racoleuse (si ce n'est pas pour devenir une vedette littéraire, je me demande bien ce que c'est).
Maintenant, que cherchez-vous à faire, sinon qu'attirer La Presse dans une confrontation, afin qu'au moins, on parle de vous ? Soyez plus subtil, de grâce.
Soyons sérieux : à la base, le problème en est un de système subventionnaire qui encourage le nombre au détriment de la qualité. Les éditeurs ont des quotas à maintenir. On noie le lecteur de parutions, souvent médiocres. Et les écrivains, qui carburent eux aussi aux subventions, maintiennent des rythmes de croisière qui ne favorisent pas la remise en question. Lorsque je lis que vous avez déjà deux autres romans dans vos tiroirs et un troisième sur le feu, comment vous prendre au sérieux ? La littérature ne fonctionne pas au nombre, ni au poids.
P.S. Et laissez tranquille ce dont vous ne savez pas parler : les lecteurs étaient beaucoup moins nombreux à l'époque de Duplessis (taux d'alphabétisation plus faible), et les parutions beaucoup moins nombreuses. Alors aucune comparaison ne tient la route, à moins de vouloir verser dans la démagogie.
Cette critique ne vise pas le journal La Presse en particulier. Pratiquement l'ensemble des quotidiens traverse actuellement une crise dont peu pourront se remettre. Il s'avère qu'un petit groupe de cadres de La Presse ont décidé de rompre les liens avec leurs pigistes pour s'offrir un sursi financier de quelque mois et mettre de la pression sur le syndicat des journalistes. Il s'avère que la section Livre de ce journal était rédigée à 90% par des pigistes.
Maintenant, que vous me prêtiez une quelconque intention de stratégie est presque flatteur (ce blogue n'est lu que par un petit millier de personnes chaque mois - ce que bien des blogueurs font en une avant-midi). Ce billet n'est pas une manoeuvre calculée, il est simplement le résultat d'une conversation avec mon éditeur sur les conséquences immédiates de la disparition de certains espaces critiques.
Si ma préoccupation quant aux auteurs non publiés vous inspire plus de cynisme qu'autre chose, franchement, je ne peux rien faire contre cette opinion et ne viendrai pas tenter de prouver la validité de ma posture et de mon éthique. À vous de croire ce que vous désirez.
Aussi; je ne cherche pas à devenir une vedette littéraire. Pas du tout. Je tiens à ce mes livres soient lus. Je m'efface totalement devant ce que j'écris. Ai-je gagné le prix Émile-Nelligan en 2004? Non, Parle Seul a gagné ce prix et je l'ai accepté en son nom. Le reste m'emmerde. Ce n'est que du bruit. Je tiens à rester chez moi, dans ma petite ville, à écrire mes livres, faire mes recherches, tranquille, loin des mondanités, des lancements et autres happenings du petit monde branché.
Quant à la base du problème, nous sommes d'accord sur le sujet. Les éditeurs publient trop. Partiellement à cause des modifications de 2002 au programme du PADIÉ, mais aussi en compensation de la baisse des ventes par titres individuels. Faute de vendre à la pièce, ils se rattrapent désormais au volume. Mauvais réflexe, j'en conviens. Par bonheur, l'éditeur qui publie mes livres ne fonctionne pas selon cette logique comptable et publie, en moyenne, douze titres par années, parfois moins, rarement plus.
Relativement à vos tentatives d'insultes sur ma productivité, je vous pose deux questions : qui êtes-vous pour juger du sérieux de mon processus créateur? Et surtout, avez-vous lu mes livres? Permettez-moi d'en douter.
La comparaison avec l'époque duplessiste était provocatrice, je vous l'accorde. Le taux d'alphabétisation d'alors était déplorable. Il est aujourd'hui tolérable. Néanmoins, pour avoir connu plusieurs auteurs ayant publié à cette époque, les livres trouvaient leur lecteurs d'une manière ou d'une autre. Et d'après ce qu'on m'a appris, les tirages d'alors étaient même légèrement plus élevés que ceux d'aujourd'hui.
Un dernier détail, si vous souhaitez débattre dans ce cahier, vous êtes bienvenue. Seulement, si l'on remet en question mon sens éthique, j'ai du mal à reconnaître la validité d'une identité partielle et invérifiable.
En termes plus directs, soit vous assumez et signez votre commentaire, soit il disparait.
Bon allez, JS, il est très bon ce commentaire et mérite de rester. Moi je l'aime et je signe. Tu es un fin stratège admets-le et accepte le compliment. De toute façon, les quotidiens n'ont jamais lancé d'illustres inconnus, et le cahier du dimanche était trop gros pour être lu. Quant à la littérature québécoise, je pense qu'elle n'a jamais été autant traitée aux petites oignons, crois-moi, les belles têtes de gondole chez Renaud Bray ne parlent que de vous. Même en France, où la littérature locale, je te rasure, ne menace plus personne, on parle de vous.
Je me sens comme le serpent hypnotiseur du Livre de la jungle.
Bien sûr, cher serpent hypnotiseur alias grande Dame au foulard blanc, je souhaite que ce commentaire reste. Autrement, je n'y aurais pas répondu. Mais comme il attaque mon éthique de travail ainsi que la validité de ma posture, je ne peux tolérer qu'en mon blogue, quelqu'un puisse se contenter de me critiquer de la sorte sans assumer sa propre posture. Il n'y est pas question de vendetta éventuelle, loin de là. C'est de cohérence éthique pour cette «Sarah» qu'il s'agit. Ce commentaire assumé, à mes yeux, n'aurait que plus de valeur.
Et je n'ai pas donné de limite de temps, d'ailleurs.
Pour les petits oignons dans laquelle mijote la littérature québécoise en France, ce n'est pas LA littérature qui jouit d'un certain engouement, ce n'est que trois ou quatre auteurs parus en cessation de droit (la situation inverse demeure impensable). Et de mémoire d'homme, cette situation est au-delà de l'exceptionnel. Durera-t-elle? Bien sûr que non. La rentrée d'hiver arrivera et tout sera terminé. Je sais que la situation est tout aussi pénible pour la majorité des auteurs français. Leurs chiffres de vente au prorata, en poésie, par exemple, sont bien pires qu'ici. N'empêche qu'il y existe plus d'un quotidien qui s'intéresse à la littérature (même si cette dernière fonctionne souvent à la manière d'un ridicule star-system).
Pour une illustration du débat:
http://www.vimeo.com/4170211
Vous devriez envoyer votre entrevue avec vous-même à La Presse.
Anonyme affirmée
Ah oui, vraiment fort comme argument.
Bravo très cher Rien.
« Aurons-nous la capacité de reconnaître le génie et l'inventivité s'il se présente encore ? » demande l'auteur.
À voir cette vidéo bouffie d'une prétention pas croyable, je crois qu'en tout cas, il connait la réponse...
Je seconde Anonyme.
Plus pertinent, peut-être pas. Assumé, oui.
Sachez, chère infirmière auxiliaire de 35 ans, que je préfère prétendre à quelque chose et travailler en fonction de cette prétention plutôt que de banalement commettre «un autre livre». Un auteur qui écrit sans prétention, ça n'existe pas. Si la mienne dépasse celle des autres, eh bien tant mieux, pour autant que mes livres reflètent cette attitude.
Et maintenant, ce que je déplore dans cette situation stérile :
Si Sarah Lépine-Doyon et Anonyme affirmée avaient lu ne serait-ce qu'un seul de mes livres, elles seraient probablement en mesure d'élaborer un argumentaire à partir d'autres éléments que des traces hypermédiatiques parallèles (et très secondaires) à ma pratique.
Navrant de petitesse et terriblement stérile comme attitude.
À voir la hauteur à laquelle vous mettez votre piédestal, bien des choses doivent vous paraître petites.
Tant mieux si vous assumez votre prétention ; cependant, j'attendais davantage d'humilité d'un auteur dont la dette envers François Charron et Roger Des Roches (et maintenant Georges Perec) est si grossière.
Je ne reviendrai pas ici. Effacez ce que vous voudrez. Je ne vous lirai plus, vous non plus, et nous serons quitte.
Je retourne à mes patates.
On se calme ! Si vous n'aimez pas le contenu de ce blogue ou la manière de s'exprimer de son auteur, ouste, bon vent !
Ce blogue, bien au-delà des écrits « externes » de son auteur, apporte son lot de réflexions et de questionnements.
En souhaitant seulement que l'auteur ne se laisse pas décourager par quelques interventions « stériles », comme il le dit si bien lui-même.
Longue vie !
Bien dit, Pierre-Luc !
ces trolls, je te jure !
tu es bien patient de leur répondre...
moi, si j'avais mon blogue, je me proclamerais dictateur de mon blogue. et je hausserais peut-être les impôts, faut voir.
le problème avec la démocratie, c'est qu'elle inclue tout le monde.
dixit.
N'empêche... je suis un peu triste pour elle. Comme elle paie des impôts et que je fais partie des infâmes auteurs subventionnés, elle ne pourra jamais rentrer dans argent.
Des dettes grossières... quel gag! Je vais le rire quelques jours.
Bonjour,
Je trouve votre blog très enrichissant, cela change de tout ce que l’on peut lire habituellement. Bonne continuation et merci.
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