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15 octobre 2009

Écriture sous influences: bien sûr bordel de merde

Comme un (trop éphémère) troll a suggéré récemment que j'entretenais de «grossières dettes» envers François Charron et Roger Des Roches (et maintenant Georges Perec), je me suis dit qu'il serait intéressant d'aborder (et je pèse le mot) le sujet mes influences.

Puisque mon oeuvre s'est d'abord articulé par la poésie, place aux poètes :

François Charron : Non seulement l'ai-je toujours admis, j'ai même écrit sur ce cahier qu'il fut le premier lecteur sérieux à me guider dans mon processus. Ses livres des années '80 ont assurément marqué mon imaginaire; sa sensibilité et son élégante intelligence m'ont suggéré d'emprunter des voies similaires. Par contre, dans son rapport au sacré ainsi qu'aux motifs de la souffrance, je crois que lui et moi sommes sur des planètes différentes.

Roger Des Roches : Selon moi, Des Roches est le plus grand poète vivant de sa génération. Je pourrais dire que son oeuvre complète me hante. Je pourrais dire également que Nuit, Penser me fait léviter à chaque lecture. Quiconque cherche à inventer par la poésie au Québec a une dette envers Des Roches.

Denis Vanier : Maître de l'image, icône sacrificielle, tueur de cons. Vanier était le poète maudit idéal, d'une violence sans limites puisqu'elle était tournée sur lui-même.

Jean-Marc Desgent : Particulièrement depuis La théorie des catastrophes, livre où la maturité du poète est devenue une arme sans merci ni faille, une parole mâchée par une bouche prête à la guerre comme à l'amour.

André Roy : Tant dans son formalisme le plus cryptique que dans ses litres de spermes, Roy est un maître de l'intelligence sensuelle - une intelligence que j'espère avoir réussi à appliquer dans La Canicule des pauvres.

Georges Schehadé : Maître absolu de l'image tangible. Poète du peu de mots, de la retenue. À lire, à relire, sans cesse.

Tristan Tzara : L'homme approximatif est pour moi le plus grand livre du surréalisme. Et le fait qu'il ait été écrit par l'un des créateurs de DADA ne rend la chose que plus jouissive. Mais quand je cherche le plaisir, je me replonge dans Cinéma du coeur abstrait maison.

Paul Celan : Lourdeur, puissance fragile, intelligence traversant chaque vers. Non pas un modèle à suivre, mais un exemple de rigueur.

Francisco de Quevedo : Moderne espagnol du 16e siècle, cité dans mon premier livre; manieur de mots, déboîteur de sens; pré-dada, pré-formaliste, pré-tout ce que nous avons osé nommer modernité, que nous corrigeons humblement par modernisme et son post.

Huguette Gaulin : Croisement d'une sensibilité fulgurante à un formalisme finement ciselé, une voix de feu dans un coeur de papier.


Du côté de la fiction :

Raymond Carver : Le maître incontesté de la nouvelle au XXe siècle. Le grand minimalisme, l'imagination malsaine, les silences signifiants, l'Amérique magnifiquement hideuse.

Donatien Alphonse François de Sade : Marquis des grands excès, du matérialisme triomphant, du sexe qui corrompt la vie qui pourtant, n'est que sexe et violences nécessaires.

Bret Easton Ellis : Chirurgien des malaises contemporains, plume sans morale, sublime équilibre des extrêmes, la décadence devenue quotidienneté.

Colum McCann : Joueur de formes, écrivain aux prétentions immenses, écrivain de recherches sans fin, de détails infime qui valident un panorama complet.

Cormac McCarthy : Plusieurs livres, mais La Route. La Route. Nous aurions tous souhaité écrire La Route.

Russel Banks : malgré son psychologisme parfois abrutissant, je lui dis oui à chaque livre, toujours plus heureux qu'attristé de m'être laissé prendre par ses personnages.

Michael Delisle : le plus nord-américain de mes compatriotes, le plus ancré dans l'écriture de la mémoire qui déchire, dans les paysages inachevés et les lieux sordides de nos enfances ordinaires.

Claude Simon : car jamais je n'écrirai avec cette élégance d'un autre temps, jamais je ne pourrai passer deux cents pages à décrire quinze minutes; Simon l'a fait mieux que quiconque et nous demande une inventivité sans pitié pour ses prouesses.

Anton Tchekhov : pour moi qui déteste le théâtre, je penche du côté de ses nouvelles si denses et souples, celles-là mêmes qui ont orienté Carver (et tant d'autres).

François Rabelais : pour ses centenaires de leçons d'imagination irrévérencieuse, ses verres de vins avalés d'un trait, ces géants impossibles que sont nos désirs.


Et quelques cinéastes :

Pier Paolo Pasolini : en partie pour la poésie, en partie pour les romans, mais totalement pour les films.

Stanley Kubrick : la persistance, l'insistance, la lenteur signifiante, l'angoisse de temps qui ne passe jamais au rythme voulu.

Lars Von Trier : il est tant de choses que je ne suis pas et réalise tant de films que j'aurais aimé imaginer.

Quentin Tarantino : parce qu'il est le maître des mythologies instantanées, des profondeurs éclair; parce qu'une seule de ses scènes vaut parfois bien de films et parce qu'il se fiche de ce que vous pensez : il sait ce qu'il fait.

Jim Jarmusch : maître de l'ironie qui évite merveilleusement l'écueil des cynismes disponibles.


Bien sûr, il ne s'agit qu'un bref survol. Ce billet pourrait battre de record de longueur si je devais faire preuve de totale et impeccable transparence sur les créanciers de mon imaginaire. Mais j'assume cette apparente grossièreté.

8 intervention(s):

Marie-Geneviève a dit…

Superbe et généreux post.

Auckland property manager a dit…

I am approve of your perspectives.

jml a dit…

"Je demande pardon aux poètes que j'ai pillés
poètes de tous pays, de toutes époques,
je n'avais pas d'autres mots, d'autres écritures
que les vôtres, mais d'une façon, frères,
c'est un bien grand hommage à vous
car aujourd'hui, ici, entre nous, il y a
d'un homme à l'autre des mots qui sont
le propre fil conducteur de l'homme,
merci"
Gaston Miron

p.s. je crois qu'on écrit toujours dans les mots de quelqu'un d'autre

p.s.2 Merci de nous offrir certaines de ces voix qui t'ont nourries

Jean-Simon DesRochers a dit…

Merci de ces bons mots.

@jml : à moins d'avoir inventé une langue complète, on écrit toujours avec les mots des autres.

jml a dit…

Précision; j'ai écrit "dans" les mots des autres, comme on dit dans une langue, ce qui implique qu'on s'est plongé dans une oeuvre, une écriture, un rythme, un style et que cela nous a nourri et nous a permis d'inventer "dans" notre langue.

Jean-Marc

Jean-Simon DesRochers a dit…

Pardon, mon erreur.

Anonyme a dit…

Puisque vous en parlez, je dois dire qu'à la lecture de Parle seul, ça m'a fait sourire de sentir autant Desroches dans un livre de DesRochers! Cela dit, j'ai apprécié le recueil.

C... a dit…

Aaaah Lars von trier.... (soupire rêveur)