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29 avril 2009

L'amour au temps de l'influenza

Alors que nous attendons que l'OMS rehausse son niveau d'alerte, que les médias nous engluent dans une succession de mauvaises nouvelles, que les gouvernements se mettent en mode de crise majeure, nous lisons à propos de ces pauvres mexicains paniqués, cloîtrés par peur de voir leurs vies s'achever en quatre jours par le A/H1N1; alors que nous apprenons qu'un enfant de 23 mois a succombé, ce matin, au Texas, qu'un éventuel vaccin prendrait près de six mois à créer, sans aucune assurance qu'il soit en mesure de nous prémunir contre ce virus aux mutations mal comprises; alors que j'entends plusieurs lancer de bien cyniques bravades, je ne me peux m'empêcher d'envier ceux qui envisagent cette invasion virale d'un regard distant, presque amusé. En silence, je me dis qu'ils nous présentent une façade savamment montée, un masque sans peur parfaitement ajusté. Non sans une pointe de méchanceté, je me dis qu'ils s'en fichent éperdument, tout noyé qu'ils sont dans le chatoiement de leur univers de miroirs.

Ai-je peur de cette éventuelle pandémie? Bien sûr.

Mais ma peur première n'est pas d'attraper ce A/H1N1, non.

Ma peur est de voir mes proches attraper cette infection nouvelle. Apprendre qu'un être aimé, sur un grand lit blanc, au centre d'une chambre à pression négative, se noie sans retour dans une hémorragie pulmonaire. Assister, les bras ballants, à la disparition des autres, me semble pire que ma propre mort.

Oui, l'amour est un égoïsme empathique. Et à l'aube d'une pandémie, l'amour est aussi un nouvel état de l'angoisse. Le souhait ardent d'un non-événement, qu'une barrière se dresse entre nous et le monde, qu'un journal médical annonce la venue immédiate d'une solution permanente. Entretemps, assis dans mon quotidien de textes, j'envie stupidement les êtres sans amour, ces monstres ordinaires qui consomment l'existence comme une soupe froide; j'envie leur capacité de s'en foutre pour des raisons sans vertu.

En devenant père, en acceptant de fonder mon existence sur l'amour total de quelques personnes, j'acceptais cette perte de contrôle écrite en petits caractères, au bas du contrat familial. Ma fille, ma femme, toutes deux peuvent disparaître à chaque instant, sans raison ni apparence de sens. Impossible de prévenir ou lutter contre un caillot, un AVC ou n'importe quels chocs du réel, ces événements normaux que nous surnommons maladroitement «hasard». De cette perspective, la fatalité imprévisible s'avère plus simple à accepter qu'une situation où l'illusion d'un contrôle persiste.

Mais il n'y a pas de drame, que des lentes tragédies. Pour les spectateurs, il n'y a rien à faire sinon attendre. Pour les autres, substituons le verbe attendre au verbe vivre; regardons ces jeunes feuilles aux branches des arbres pour se convaincre que la vie obéit à son propre sens; celui qui gonfle nos poumons sans effort dans ce nid d'oxygène, celui qui a fait de la pensée un mouvement parmi tant d'autres.

2 intervention(s):

Jean-Simon DesRochers a dit…

Pour les quelques personnes qui me croiraient victime d'une médiatite aiguë, n'ayez crainte. Ce billet fut rédigé pour placer le ton d'une fin de chapitre pour le roman 3.

N'oubliez pas, ceci est un cahier, une collection de processus rendus publics. Sans plus.

Anonyme a dit…

À 20 ans ou 30 ans t'est presqu'invincible et sans peur, jusqu'a temps q'une femme et son enfant arrive dans ta vie et que tu te mets à les aimer, alors là tu deviens tout mou, tout doux et la peur de leur absence te rentre dedans.

G.P.