24 mars 2008

Les koans du bibliothécaire aveugle

Borges est un marché aux idées sans âge, un relais intellectuel incontournable sur l'étal des possibles. Ses propositions, disposées à la manière d'humbles portails, ouvrent sur des abîmes labyrinthiques, souvent binaires, parenthétiques, enchâssés en d'autres questions, basculant de permutation en permutation jusqu'à la constitution d'une entropie, un effondrement sur soi, presque à la manière d'un trou noir vers un espace vide, ou plutôt, un vide d'espace, de matière; un événement du rien. Les questions de Borges, à la fois simples et fascinantes, (un auteur peut-il créer des personnages qui lui sont supérieurs; pourquoi la mise en abîme narrative nous trouble-t-elle?) ne demandent pas réellement qu'une réponse leurs soit attribuées; même si leur auteur avance une proposition personnelle, l'interrogation initiale reste en suspend, flottante comme une mine, prête à projeter son lecteur en dialogue avec lui-même. «Pour provoquer le satori, la méthode la plus courante est l'emploi du koan, qui consiste à poser une question et lui faire une réponse qui s'écarte des lois de la logique.»*

Devant l'improbabilité de coïncidence entre la logique pure et la littérature, debout dans un labyrinthe qui ne sera jamais autre chose que le moi des pensées, Borges représente un accès à la réalité par des interrogations dont la prémisse dépasse le doute; elles sont des tremplins vers l'atteinte d'un rien qui n'est pas le vide, d'un vide qui ne saurait être rien; un jeu d'équilibre entre parenthèses, entre les couvertures des livres qui restent à écrire.

*Borges, Jorge Luis et Jurado, Alicia. Qu'est-ce que le bouddhisme? Coll. «Folio essais». Paris: Gallimard, 1996, p. 108.

0 intervention(s):