Il y a ces groupes qui nous font dire: ah, c'est pas mal cette musique. Il y a ceux, nombreux, qui nous traversent sans laisser trace. Et il y a les autres, rares, qui nous jettent sur le cul. À l'écoute de Dummy (décembre 1994) dans la boucane bleue de l'appartement de mes 17 ans, c'était l'état de choc, la révélation d'une nouvelle manière d'envisager le son. L'album était bleu profond. Exactement celui de la pochette. Le son comme couleur, j'adorais. À l'écoute du second album, quatre ans plus tard, c'était l'excitation, le trip. Ce dernier était d'un noir profond, presque angoissant. Encore une fois, j'étais ravi.
Cette année-là, mon coloc d'alors (Jean-François Vachon, maintenant chef/propriétaire de l'excellent restaurant M sur Masson) s'étions tapé les deux spectacles de Montréal. À la sortie du second show, il y avait ce besoin d'en avoir plus. Le groupe donnait un spectacle à Orlando la semaine suivante. Une courte de nuit de réflexion plus tard, nous filons à l'aéroport pour nous payer des billets dernière minute. Arrivé en Floride, un peu de plage, de rollerblade sur Atlantic Drive (Daytona en plein spring break). Le jour du show, retour à Orlando. Nous trouvons le bar, entrons par la porte ouverte menant à l'étage. Le bar semble désert, un type sirote une bière à la bouteille, un barman astique son zinc sans vigueur. Je jette un oeil à l'endroit, à l'étage du bas, il y a la scène, un peu petite. À la gauche, une quinzaine de personnes sont attablées autour d'un repas fraîchement livré. «Euh, J-F, ce serait pas Beth Gibbons en bas?» Oui, c'était Beth Gibbons et Barrows et Ultey et tous les autres. Nous avançons vers la gauche, au-delà du bar, passons une porte. Un escalier descend.
— On fait quoi?
— Crisse, on y va.
À trois pas de l'escalier, au bas, il y a la table. Au bout, paisible, Beth Gibbons bouffe quelque chose qui ressemble à un sandwich. «Excuse us Miss Gibbons, we're just arriving from Montreal. We just wanted to thank you for your brilliant music.» Une fille sans nom assise tout près nous dévisage. En fait, la table au complet nous regarde comme si nous avions de la dynamite attachée au ventre. «Your not supposed to be here.» C'est à ce moment qu'on réalise le tout. En effet, qu'est-ce qu'on fout ici? Ce bar n'est pas ouvert. Mieux vaut s'excuser bien bas et foutre le camp.
Trois heures passent. J-F et moi attendons à la porte du bar. Nous sommes septième et huitème en ligne. Quinze minutes avant l'ouverture des portes, un type sort en trombe. «Where are the two guys from Montreal?» L'ami J-F qui alors comprenait l'anglais aussi bien qu'un bloc de béton, lève la main en criant «HERE». Nous sommes aux USA. Nous sommes entrés dans un bar fermé. Nous avons dérangé le groupe. Je nous vois déjà passer les prochaines heures à nous expliquer devant un sergent de police à la mâchoire trop carrée pour être sympathique. «No sir, we do not wish to kill anyone.» Le type qui cherchait les two guys from Montreal nous écarte de la file. Je transpire. «You really came from Montreal.» J-F en remet (depuis quand il comprend l'anglais?). J'explique que nous sommes entrés en croyant le bar ouvert pour un 5 à 7. N'importe quoi. Je pisse la sueur. Le type semble rigoler. Il me tapote l'épaule, nous donne deux T-shirts, deux passes backstages. «Enjoy the show guys.»
Cinq jours avant, lors d'un vol particulièrement turbulent de Canada 3000 (non, cette compagnie n'existe plus – par chance):
— Heille, ça s'rait trop cool qu'on tombe sur eux par hasard.
— Mets-en. Ça s'rait vraiment trop hot.
— Faut pas rêver.
— C'est sûr.
— N'empêche qu'on sait jamais.
— On sait jamais.
Le spectacle commence. Nous sommes tout près de la scène. Le groupuscule de Floridiens qui nous ceinturent bave sur nos chandails et nos passes. La première chanson se termine. Beth Gibbons salue la foule «Thank you all for comming, especially those guys from Montreal, I don't where they are?» J-F et moi levons les bras au ciel en gueulant comme des animaux indomptables. «There they are! See you after the show guys!» Le spectacle continue. Une performance un peu en deçà des deux prestations montréalaises. À chaque accroc, Beth Gibbons regarde en notre direction avec un air semi-repentant, semi-amusé. Le spectacle se termine, nous passons près d'une vingtaine de minutes à papoter avec Gibbons et Utley. On prend des photos. (Je sais, techniquement, je devrais afficher la photo ici-bas. Mais après deux heures de recherche, elle semble introuvable. Putain de vortex.)
Alors. Pourquoi ce flashback? Pour vous avouer qu'il m'est absolument impossible d'être objectif devant le troisième album de Portishead. Je l'écoute depuis près de deux mois et chaque fois, c'est aux tripes que ça me prend. Je n'y peux rien. L'album est parfaitement réussi. Une synthèse qui va de l'avant, ni bleue ni noire, mais un mélange qui offre un peu plus. Assurément, Third sera dans le top 3 de l'année 2008.